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— Tu t’es blessé ? demande Alvin, le lendemain et alors que Joakim s’installe sur son canapé pour sa séance du jour.
Le jeune homme a l’air triste, las, les mains bandées qu’il laisse pendre dans le vide.

– Mon sac de sable a voulu un duel, que j’ai gagné, bien entendu.
— Je n’en attendais pas moins de toi ! Et sinon, est-ce que l’enterrement s’est bien déroulé ? Vous étiez nombreux ? Tu veux m’en parler ?

— Non.
— D’accord. Et qu’as-tu fait ensuite ? Je veux dire, après la cérémonie.
— Je suis allé à mon cours de claquettes, c’est vraiment passionnant, on dirait pas comme ça.
— Intéressant !
— Vous notez vraiment ça dans votre calepin ?
– Oui. Pourquoi ?
— Mon frère est encore malade, révèle soudain Joakim avec nervosité.
Il serre les dents, semble perdu et plus angoissé que jamais. Pendant un instant, Alvin a bien l’impression qu’il va fondre en larmes, mais à la place, son client reprend, le regard dans le vague :
— Pour tout vous dire, je ne sais pas pourquoi vous avez voulu que je revienne aujourd’hui, vos séances sont trop rapprochées et je n’ai pas la tête à…
— Alarich a souvent des coups de mou, non ? Ce n’est jamais très grave, il me semble. Et ce n’est pas de ta faute. Tu considères que ça l’est ?
— Bien sûr que oui ! Pourquoi pensez-vous que mon frère est malade ?!
— Parce que c’est quelque chose qui arrive dans la vie. Non ?
— Mon frère ne fêtera jamais ses trente ans ! Je le sais, vous le savez, tout le monde le sait ! Sa condition lui interdit tout avenir ! Et c’est de ma faute.
— Pourquoi donc ?

— Parce qu’Alarich n’aurait jamais dû naître ! Laisse soudain échapper Joakim en perdant son self-control légendaire. Parce que mes putains de parents n’auraient jamais dû avoir d’autres enfants après moi ! Ils ont flirté avec le danger, deux fois, et aujourd’hui Alarich paie pour ça et on sait tous comment cela va se terminer ! Et ça sera de ma faute. À moi et rien qu’à moi !
— Tu considères que c’est de ta faute si tes parents ont eu d’autres enfants après toi ?
— Arrêtez de gribouiller sur votre maudit calepin, ça me stresse ! Et si je n’avais pas été ce que je suis, ces idiots immatures n’auraient jamais remis le couvert, retenté l’expérience, je… J’ai créé le mal d’Alarich.
— Tu hais ton intelligence parce que tu t’imagines que c’est cela qui a causé la naissance de ton frère ?
— Osez me dire que si j’avais été trisomique, ils auraient eu d’autres enfants après moi, renvoie Joakim dans un ricanement empli d’ironie. Osez seulement me le dire en face !
— Qui sait. Lorsque l’on aime, il est fréquent de vouloir plusieurs enfants.
— Ne me prenez pas pour un con !
— Chaque vie est unique, Joakim. Ton frère est unique, comme ta sœur. Ta sœur, qui est bien portante, n’est-ce pas ?
– Pour l’instant. Elle n’a que seize ans.
— Bien sûr, il peut nous arriver à tous un souci à chaque instant de nos vies, mais tu n’es responsable que de tes propres agissements, auprès des personnes que tu côtoies.
— Vous êtes un charlatan. Vous dites de la merde.
— Tu reproches à tes parents et surtout à ton père, qui représente à tes yeux la figure paternelle, l’ordre et la stabilité de la maison, d’avoir permis à Alarich de vivre cette vie de souffrances. Ton père t’a plus déçu que ta mère sur ce coup-là, car même s’il est celui qui t’ennuie le plus au quotidien, il est celui que tu respectes le plus, au fond.
— Vous êtes payés trop cher pour déblatérer tant de conneries, c’est fou.
Le regard au sol de Joakim ainsi que son visage fermé trahissent le fond de sa pensée et son psychologue se relève de son siège pour venir s’asseoir près de lui.

— Le ciel t’a offert un don et les gens comme toi sont ceux qui font avancer le monde. Ils découvrent, créent, font avancer la science, changent les choses. Ils sont une bénédiction et non l’incarnation des pensées négatives que tu as à ton sujet. Sans eux, comment avancerait-on ?
— La séance est finie, au revoir, grommelle Joakim en se refermant tel l’huître qu’il a toujours été.
Il en a la tête qui tourne, de cette séance agaçante.