Stressée et aigrie, Eva se dirige d’un pas rapide vers l’intérieur de la maison. La présence de Jeyne Bauer sur les lieux coupant par avance toutes ses envies de s’éterniser ici. Un comble… Puisque cette demeure reste la sienne à elle aussi. Son agacement ainsi que sa déception sont palpables et alors qu’elle pousse la porte d’entrée, Raphaël la salue, avec les courtoisies de rigueur, mais sans plus :

— Bonjour, Eva, dit-il presque avec indifférence, le coude nonchalamment posé sur le comptoir de la cuisine, adoptant ainsi une attitude désinvolte.
Eva sait qu’il se donne un genre.

— Bonjour, Raphael, Bonjour Jeyne, renvoie-t-elle avec le minimum syndical en guise de politesse.
Mais que faisait donc la mère de son époux chez elle ?! Sa nervosité ne s’atténue pas, mais elle se force à reprendre, avec calme : « Alarich est en haut, je suppose ? Il a dû rentrer de chez l’orthophoniste, à cette heure-ci. Je vais le voir. »

— Pas de soucis, répond poliment Raphaël, horriblement gêné par la situation.
Jamais il n’aurait pu s’imaginer, un jour, devoir traiter sa propre épouse en étrangère. Sa détresse est évidente et il rêve de disparaître de la scène, de se glisser dans un trou de souris pour ne plus en sortir.
— Bonjour Eva ! intervient enfin Jeyne et tandis que la concernée file déjà vers l’escalier pour voir son cadet. « Ça va ? Tu ne te sens pas trop tiraillée par la culpabilité lorsque tu reviens ici ?

— Maman ! Ça suffit ! réagit Raphaël, agacé que l’on puisse parler ainsi à son épouse.

— Mêlez-vous de ce qui vous regarde, rétorque sèchement Eva sans arrêter ses pas. Décidément, vous ne savez rien faire d’autre que rester pendue à ma famille.
— Qui est la mienne aussi ! Je te trouves drôlement culottée d’oser te pointer ici, si fière, comme si tout t’appartenait encore, après avoir tout gâché !
— Je suis chez moi, Jeyne. Vous êtes ici dans ma maison. De quel droit osez-vous m’adresser la parole ?! Ma mère ne vous a-t-elle pas suffisamment remis à votre place, que vous en redemandiez ?? grince Eva en s’arrêtant sur une marche de l’escalier. « Retournez donc épancher vos déboires sentimentaux et autres auprès de Raph’, et oubliez-moi ! »
Devant l’agressivité évidente des deux femmes ici présentes, Raphaël se sent obligé d’intervenir pour calmer tout ce petit monde,
— Eva ?! Arrête ça maintenant. Va voir Alarich tranquillement, et… Et puis voilà.

— Quand j’aurai besoin de toi pour me dire ce que je dois faire, je te ferai signe, conclut Eva en filant au premier étage, furieuse et humiliée que son idiot de mari n’ait pas daigné sortir une réplique qui la défendrait.
Elle monte les escaliers plus déçue que jamais. « Roméo n’a pas choisi le camp de Juliette, aujourd’hui… » songe-t-elle alors qu’il le fait pourtant, d’une voix sévère, une fois seul avec sa mère :
— Ne te mêle plus de nos histoires, maman. Tu n’as pas à lui parler ainsi.
— Et toi tu dois être plus ferme et intransigeant avec elle ! Tu dois lui faire réaliser à chaque instant ce qu’elle a provoqué puis perdu ! Elle ne doit plus se sentir fière et supérieure, entre ces murs ! Réveille-toi, Raphael ! Cette femme t’a trompé !
— Elle est encore ma femme et la mère de mes enfants, alors respecte-la. Je ne veux plus jamais te revoir lui parler comme tu l’as fait. Sur ce, je te laisse. Je dois retrouver Tobias en ville.
— Très bien, puisque c’est ainsi, j’irai profiter de la plage ! Fils indigne ! sourit affectueusement Jeyne pour détendre l’atmosphère, bien consciente qu’elle exagère parfois, lorsqu’elle se mêle un peu trop de la vie de sa progéniture.